1Abandon

 

L’été est bien là. Les bancs de sables sont parfaits et je me régale. Beaucoup de frénésie sur les spots. Merlus, tourteaux, lottes, bars mouchetés et dorades royales se dorent la pilule. Les pommes de terre rissolent dans le jus de canard. Les filles sont belles, les enfants bâtissent des châteaux de sable, immédiatement avalés par la marée…

Pas vraiment le temps d’en profiter. Depuis six mois, j’arpente le monde de long en large, une housse de planche de 24 kilos sur l’épaule. La tête dans le guidon, j’ai parcouru plus de 200 000 kilomètres. Je commence à bien connaître les aéroports et les bons spots pour poser ma joue entre deux avions. Australie, Espagne, Argentine, Californie, Mexique, Portugal, Mexique again, Japon… La semaine prochaine je m’envole dans eaux glacées du Chili, avant de revenir pour le Lacanau pro…

Altères rangées au placard, trois kilos de muscles saillants gagnés pendant l’hiver, ferme comme un bon poulet béarnais, me voilà parti, fleur au fusil, pour deux mois en Australie. Douze heures de bus au départ de Brisbane dans l’état de la Gold Coast pour rejoindre Newcastle dans le New South Wales.

5 heures du matin, la ville gris béton dort profondément sous la lumière triste des lampions alignés.

6AustraliaNewcastle-SamsungNX30Newcastle - Samsung NX30

Il fait chaud, très chaud. Ce voyage sans temps m’a épuisé, je baille à m’en décrocher les mâchoires. Deux sourires creusés de sel et de soleil m’accueillent sur le perron de leur maison. Une centaine de bouquins me tiennent compagnie. Une petite chambre de 6m2 à 60 $ la nuit chez l’habitant à flanc de coteau. 2 kilomètres de randonnée et 300 marches à la verticale pour rejoindre le spot. Planches sur le dos, je perds mes eaux et toutes mes larmes.

No surf depuis 3 mois…Mon corps a perdu ses repères. Mes pieds se sont embourgeoisés. Ils ne veulent plus se promener tout nus, ils s’exaspèrent de ne pas plus porter de chaussures. Embaumés, « embitumés » mes pieds ont des gouts de luxe.

AustralieMes piedsrefusentdesepromenertoutnusMes pieds refusent de se promener tout nus - Samsung NX30

Mon corps de Robocop s'écrase, s'enfonce et déraille sur chaque vague… Tournevis et clés en main, je tente quelques réglages techniques. Ni le manuel, ni la caisse à outils, ni les 7 heures de surf par jour sur les trois journées qui précèdent le début de la compétition n’y suffiront. J’attends impatiemment que les vagues murmurent leurs secrets, que ma technique devienne une évidence, que ma planche dessine des arabesques, que le moteur ronronne…Mais le temps presse et je trépasse.

Malgré un score correct dans ces vagues minimales, me voilà éliminé au premier tour, à attendre perdu sur la plage je ne sais quoi, comme un gland.

Retour en bus sur la Gold Coast. Les spots sont bondés et les vagues disputées. L’émulation à l’eau se transforme parfois en lutte acharnée pour prendre les meilleures vagues et emballer les plus jolies filles. Ca sent la testostérone. Une meute de lion sur une antilope. Chacun veut le meilleur morceau, l’Entrecôte, le Caviar, la Pata Negra....Pas les miettes. Il faut être malin.

La plupart des belles vagues sont prises d’assaut par les meilleurs surfeurs au monde qui attendent l’ouverture de la saison sur ce fameux spot de Snapper Rocks. Un surf au rasoir, efficace sans fantaisie. Mick Fanning, le bon élève champion du monde, toujours appliqué, me fatigue les yeux avec ses carves en mode automatique. Je préfère Owen Wright, un spiderman qui tisse sa toile avec une précision d’horloger et s'accroche à la lèvre comme une boule suspendue à un sapin de Noël.

Toujours époustouflant, le roi Kelly Slater du haut de ses 43 printemps gigote comme un beau diable. Il renifle les vagues comme mes ancêtres périgourdins cherchaient les truffes. A l’œil. Sa capacité à bien se placer sur le spot, à discerner les meilleurs vagues et à écrire une partition consacre le roi. Condamné à rester collé sur la plage et à surfer le spot de compétition pendant les pauses, je croise le fer avec tous les chauds lapins de la planète surf.

Privilégié, le cul posé sur la plage, j’assiste à la messe et au banquet. De nombreux surfeurs sont méconnaissables après l’intersaison. Tant sur le sable que dans l’eau. Sentiment qu'un siècle s'est écoulé depuis mon séjour de l'année dernière. Tous les styles cohabitent. Là, Jimi Hendrix surfe la vague à l'os, Motörhead laboure le spot, les Red Hot Chilli Pepper s'invitent à la partie. La mode est au poil bien rat. Un classique adopté par Mick Fanning et tout ces ressemblants.

Quelques rouquins se cachent derrière leur barbe de druide. Le look sportswear un peu baggies, pyjama à bandes et pompes en couleur font l’unanimité chez les français. Quelques brésiliens huilés, la poitrine imberbe posent pour « Têtu ».

Des gras sont devenus maigres ; des fluets, balèzes ; des grands, petits ; des tendres, nerveux. Je n’y comprends plus rien. Les planches se sont épaissies, élargies, raccourcies. Le surf cherche son futur champion du monde.

Les jeunes promis Jordy Smith, John John Florence, Gabriel Medina…menacent la suprématie des crocodiles qui se partagent depuis tant d’années le leadership mondial. Kelly Slater, Mick Fanning, Joêl Parkinson, Taj Burrow, refusent d’abandonner le trône. A chacun sa recette de longévité. Yoga, alimentation bio, préparation physique, innovations technologiques…La vérité sera accordée à celui qui gagne. Nous, pauvre mortels, nous voilà livrés à nous-mêmes.

Mutation du surf mondial. En surf, il y a eu l'âge de la pierre brute, l'âge de la pierre polie, l'âge du bronze et, longtemps après, l'âge de la pierre taillée. Il est temps pour moi de fuir le brouhaha du cirque du soleil et dénicher plus au sud des vagues où je peux bosser mon surf sans avoir toute une horde de dingos (chiens sauvages australiens qui chassent les kangourous) à mes trousses.

Mon surf se retrouve et gagne en caractère. Je sens, je goute, j'ajoute... De nouvelles effluves me chatouillent les narines, de nouvelles saveurs explosent…je laisse mijoter.DSC 9526-2

Le circuit pro européen traîne la patte et se mord la queue. Dès mon retour en France, je file en Galice en Espagne pour la première compétition pro européenne. Annulée par manque de vague. Je décide d’enchaîner sur l’Argentine pour participer à une compétition trois stars. Je me voyais déjà entamer un tango effervescent dans les nombreuses milongas qui enflamment les nuits de Buenos Aires au tempo d’Astor Piazzola.

Je me voyais bien en haut de l’affiche.Sauf que la compétition se déroulait à Mar Del Plata, une station balnéaire désertée l’hiver. Et nous sommes en hiver. Le vent est frais et les vagues minuscules. Impossible de trouver un surfshop ouvert pour acheter de la wax adaptée à la température de l’eau.

La plage est désertée. Pas de belles amazones, supposées me faire chavirer d’une Mirada (Dans le tango, on guette discrètement le regard de celle avec qui l'on souhaite danser. Si cette personne détourne le regard, on sait qu'elle ne veut pas danser. Si la danseuse soutient le regard, alors l'homme fait un léger signe de tête, pour signifier l'invitation. Souvent c'est la danseuse qui, avec la Mirada, est à l'origine de l'échange de regard.)

Une semaine à combattre contre une armée de brésiliens siliconés dans des vagues de sable microscopiques. A peine 7 jours en Argentine. 18 heures d'avion plus 6 heures de bus pour rejoindre Mar Del Plata au départ de Buenos Aires. Les paysages défilent, mes yeux roulent au sol. Les argentins conduisent comme des dératés.

Pas mécontent de mon surf, j’accède au 1/8ième de finale, mais mes planches manquent de volumes pour surfer ces vagues poussives.

A proximité du spot de compétition, un petit port de pêcheur tout en douceur, en couleur et lenteur, contraste avec les froids bâtiments militaires accolés qui témoignent de la période de dictature (chute en 1982).

                                         3Argentina-samsungNX30Argentina - Samsung NX302Argentina-samsungNX30Argentina- Samsung NX30

Sous la houlette de la présidente socialiste, Cristina Kirchner, l’Argentine a retrouvé quelques couleurs depuis 2007. Avec plus de 10% d’inflation, la crise énergétique, le remboursement des dettes, et la dévaluation du peso, l’Argentine doit faire face depuis le début de l’année à une grave crise économique et sociale. 6 argentins sur 10 vivent en dessous du seuil de pauvreté. Une misère oubliée juste le temps de la Coupe du Monde de football (l’Argentine prend la deuxième place).

Sur notre plage abandonnée au vent, on ne voit rien, on entend rien, on ne se sent rien.

Abrazo

Ce texte a également été publié sur le site web du quotidien Sud-Ouest

 

Paul-Cesar Distinguin

Pro surfer

"There was nowhere to go but everywhere, so just keep rolling under the stars" Jack Kerouac

 

CONTACTS


: Plage Nord - spot de la Gravière
Captcha
  Mail is not sent.   Your email has been sent.

Ne manquez pas les news de Paul-César Distinguin