De magrets en sushis, du nid douillet au tatami, housse de surf en guise de Kimono, je trace sur Tokyo depuis Acapulco. Le spot est à 1h30 en bus de Tokyo. Déboussolé, aucun repère, je suis complètement perdu à mon arrivée à l’aéroport. Le soleil levant a abandonné sa place habituelle. Radioactive, ma montre s’est arrêtée, le temps est suspendu. Les japonais ressemblent à des japonais.
Mon nez coule et la gorge racle. Ici, pas de petits crachats de footballeur ou de gros glaviots laiteux jetés sur le bitume. Le masque blanc se porte en signe de respect pour éviter de contaminer son voisin, et …accessoirement de chopper les virus flottants. Pas de masque. Gène.

Deux surfeurs Jap, chasseurs de points et de vagues, éreintés de leur campagne mexicaine m’accompagnent. . Mes deux nouveaux Pokemons se moquent gentiment de mon désarroi. Elégants, timides, difficiles à cerner, je ris jaune et je les suis comme un caneton après sa mère.

Lifestylejapan7Pas vraiment de plan logement. Mon pote William Aliotti (qui participe également à la compétition) connaît indirectement un surfeur japonais qui fracasse, Guy Sato. Immédiatement, il se propose de nous accueillir chez lui avec ses parents, ses grands parents, ses arrières grands-parents, les ancêtres accrochés au mur, ses frères et sa copine.

Une petite maison en bois, toute simple, un méli-mélo de vélos à l'entrée, deux mini- chambres et un salon avec la cuisine à l'étage. L’architecture japonaise est conçue comme un organisme vivant ou l’espace peut-être divisé par des panneaux de papier coulissants en fonction des moments de la journée. Ici, on partage une chambre de 5m2 pour 4 personnes. Serrés comme des harengs, pas question de gigoter ou de lâcher quelques vents inconvenants. Je craints pour mes vertèbres, passablement secouées par mes dernières solides sessions de surf à la Gravière d’Hossegor. Sommeil de plomb. Réveil de plume. Mes vertèbres se sont dégrippées et reclippées pendant la nuit. Tatami merci.

Pas de vague, pas la moindre énergie. L'océan s’étire et se réveille en douceur au son d’une gagaku1 portée par le vent. ; et moi, je me balade à vélo en sifflotant la Marseillaise à la recherche du moindre sillon de vague à labourer. « L’enfant de la patrie » s’accroche à mes cheveux et s’invite dans mon cerveau. Je le congédie. Inlassablement il revient. J’abandonne le combat à mon inconscient, la mélodie disparaît. La lumière tape sur l'acier du front de mer bétonné, des gouttes de sueur s'écrasent sur mes sourcils, il est 7h du mat.

Lifestylejapan8Pas de vague à réveiller un landais ! Une centaine de surfeurs japonais immobiles sont déjà dans l'eau à attendre je ne sais quoi. Une danse absurde dans un océan définitivement plat. Une lumière de fin du monde irradie la plage. Les surfeurs Butô dansent la lumière dans l’attente de l’éveil. Et moi, …je patauge lamentablement à éviter ces putains de méduses transgéniques amputées de leurs filaments qui ressemblent à du pudding !

Le menu du soir est sushi maison. Chacun prépare sa ration ! Bouillon de pâtes en entrée. Je commence à galérer complet, à me mélanger les baguettes pour chopper les spaghettis plongées au fin fond de la soupe. Je zyeute sur les côtés comme si je pompais sur un camarade de classe. Et là, j'entends un gros lhhhuuuppppp avec une nouille qui ondule dans tous les sens avant de se faire happer, telle la mouche collée sur la langue d’une grenouille, laissant s'échapper un vif et long courant d'air.
Quelques jours plus tard, je me trouve au restaurant en face d’une belle élégante qui slurrpe chaque spaghetti après avoir fait virevolté sa nouille avec une expertise à me donner la chaire de poule. Je ne sais plus ou poser mes yeux.

caviar rougeLe jeune japonais s'est absenté plusieurs jours, nous abandonnant seuls, avec sa famille. En fait, sa copine nous expliquait qu’il avait été irrespectueux envers sa mère. Coupable et honteux de son comportement, il s'exile pendant deux trois jours, en allant crécher chez un ami. C’est le premier degré d’une forme d’autopunition avec en bout de chaîne le Hara-Kiri, forme rituelle de suicide au sabre. Apparu vers 12ième siècle dans la classe des Samouraï, le Seppuku2 (ou Hara-kiri), interdit en 1868 fut largement pratiqué au cours de la seconde Guerre mondiale par les soldats japonais pour ne pas se rendre. C'était aussi une façon de se repentir d'un péché impardonnable, de racheter ses fautes, mais aussi pour se laver d'un échec personnel.

Blanchi de ses frasques, mais fatigué de ses nuits de gouttières, sourire en coin, mon pote japonais pointera sa fraise quelques jours plus tard.
L’attente de la compétition est longue. Voilà une bonne semaine que l’océan se repose dans un tapis de nuages blancs sans horizon. Pollution probable dans cette mégapole de plus de 30 millions d’habitants. Une petite poussée de 30 cm est annoncée pour le dernier jour de la compétition. Consultés par l’organisation, les surfeurs décident de se disputer le bout de gras dans ces vagues poussives et microscopiques.
Certains surfeurs japonais sont impressionnants au plan technique. Il faut dire qu’ils sont plus d’un million à pratiquer le surf (autant qu’en Europe). Une dizaine d’entre eux, tous très jeunes, frappent à la porte de l’élite mondiale professionnelle (top 32). Redoutables dans des petites vagues, ils se laissent encore un peu enrhumés au plan tactique car ils hésitent à bloquer ou harceler leurs concurrents lorsqu’ils ont l’avantage. Respect !

Les meilleurs ne travaillent pas la vague au burin mais au scalpel. La plupart du temps minimales, les vagues réclament un surf de calligraphe qui exige qualité d’appuis, fluidité et rapidité d’exécution.
Mes concurrents japonais affutent leurs lames. Ceux-là manient le sabre à merveille pour découper les vagues avec élégance et efficacité. Les conditions ne sont pas à mon avantage. Là, ou les meilleurs affichent une glisse en apesanteur, j’enfonce, je pousse, je creuse, je me débats… Trois tours passés le couteau entre les dents, j’obtiens ma meilleure performance de l’année avec une 13ème place et gagne une quarantaine de cases au plan mondial.

Sorejaamata3 sur la route
Paulc z’art

  1. Le gagaku est une musique traditionnelle japonaise apparue au 5ième siècle élégante et raffinée
  2. Seppuku : https://fr.wikipedia.org/wiki/Seppuku
  3. A bientôt en japonais

 

 

Paul-Cesar Distinguin

Pro surfer

"There was nowhere to go but everywhere, so just keep rolling under the stars" Jack Kerouac

 

CONTACTS


: Plage Nord - spot de la Gravière
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